Les trésors absurdes de l’archipel de Socotra

Ces trois textes ont été écrits à l’occasion de l’exposition collective « Une île, des îles… » organisée par le Quartier de la Création à Nantes, du 4 juillet au 20 septembre 2013.

L’archipel de Socotra est situé au large du Yémen, dans la continuité de la corne de l’Afrique. Il est composé de six îles de superficies très différentes dont trois sont inhabitées : Darsah, Sabuniyah et Ka’l Fir’awn. Toutes accueillirent pourtant un passager clandestin, dont elles abritent aujourd’hui encore le trésor.

Île déserte #1 : Darsah

En 1981, Gaston Mariachi, jardinier célibataire sans famille et sans économies, remporta la somme de 543 268 francs en jouant au Loto. Immédiatement, il se dit que cet argent allait lui permettre d’être enfin reconnu à sa juste valeur. Il interrogea une voyante sur la meilleure façon d’utiliser son gain. Celle-ci lui présenta un homme qui lui promit de lui offrir de grandes responsabilités. Particulièrement convainquant, l’homme vendit à Gaston Mariachi une île inhabitée d’environ 10 km² située dans l’archipel de Socotra, et qu’il disait posséder : Darsah.

Gaston Mariachi démissionna et quitta son appartement. Après avoir acheté du matériel de survie, il se rendit sur l’île, décidé à fonder son propre pays et à édicter ses propres règles. Il se construisit une cabane, apprit à pêcher, à allumer un feu et à recycler l’eau de pluie, et s’habitua avec aisance à la vie sauvage. Chaque jour, il répétait ses discours face à la plage, et exerçait son pouvoir autour de lui. Il tentait d’imposer aux dragonniers de pousser droit, de fixer un couvre-feu aux oiseaux, de modifier la chaîne alimentaire des espèces animales vivant sur l’île.

Au bout de six années d’acharnement sans beaucoup de réussite (il avait seulement obtenu que les lézards s’immobilisent sur son passage), Gaston Mariachi plongea dans une profonde mélancolie et décida de retrouver l’humanité.

En voulant revendre son île à un collectionneur islandais, il découvrit que celle-ci appartenait en réalité au Yémen. Darsah n’avais jamais été à lui. Désespéré et ruiné, il se rendit à un poste de police pour se constituer prisonnier. Il s’accusa de vol, de violation de domicile et de sévices psychologiques sur la faune et la flore de l’île. Le policier refusa de l’arrêter.

Alors Gaston Mariachi repartit sur Darsah, décidé à laisser la nature se venger du mal qu’il lui avait fait. Il creusa un énorme trou dans le sable à la pointe ouest de l’île, et s’y enterra vivant. Il mourut quelques minutes plus tard.

Trésor : Le squelette d’un homme de 48 ans, prénommé Gaston Mariachi.
Valeur : Jusqu’à 543 268 francs au meilleur de sa forme.
Durée du séjour du naufragé (vivant) : 2224 jours.

 

Île déserte #2 : Sabuniyah

Le 24 juillet 1986, vers 2h40 du matin, un requin et une baleine en pleine course-poursuite heurtèrent le voilier sur lequel la petite Sania naviguait avec ses parents. Emportée par le courant, serrant sa boîte à bonbons entre les bras, Sania flotta jusqu’à l’île de Sabuniyah, seule et à moitié inconsciente.

Pendant les neuf jours que passèrent ses parents à la rechercher, Sania eut le temps de faire soixante-douze fois le tour de l’île. Se remémorant les conseils de son manuel de survie, Sania installa son campement et alluma un feu dans une grotte pleine de stalactites et de stalagmites. Elle se nourrissait du seul fruit qui poussait sur Sabuniyah : des grenades, qu’elle passait la journée à décortiquer pour en récupérer les fruits rouges et juteux. Chaque soir, elle s’autorisait à déguster un bonbon de sa précieuse réserve, en regardant les crabes passer sur la plage.

Le neuvième jour, alors qu’elle consacrait sa soirée à griller un chamallow sur le feu, l’odeur doucereuse qui s’en dégageait lui donna une idée. Elle déplaça son feu de camp sur la plage et jeta un à un ses bonbons dans les flammes. Les colorants chimiques se répandirent en fumée dans les airs, et les odeurs acidulées et sucrées furent emportées par le vent, arrivant jusqu’aux narines des sauveteurs. En suivant l’arc-en-ciel de fumée, ceux-ci parvinrent jusqu’à l’île.

Avant de partir, Sania enterra les bonbons qui lui restaient, à l’intention d’un futur naufragé. Sur une feuille de palmier, elle dessina une carte très approximative de l’île à l’aide de la sève rouge d’un dragonnier, et y apposa une croix à l’emplacement de son trésor. La carte se trouve aujourd’hui encore à l’intérieur d’une bouteille à moitié enfoncée sur le haut de la plage, à l’ombre d’arbres aux branches tentaculaires.

Trésor : Les treize derniers bonbons de Sania, dans une boîte en fer carrée.
Valeur : Bonbons : 1,60 francs au moment de leur achat. Boîte : indéterminée.
Durée du séjour du naufragé : 9 jours.

 

Île déserte #3 : Ka’l Fir’awn

L’existence de la mission lunaire Apollo 18, qui s’est déroulée en juillet et en août 1974, n’a jamais été dévoilée au grand public, en raison de la disparition mystérieuse de son équipage. Alors que la capsule de retour qui transportait les trois astronautes entrait dans l’atmosphère, une surchauffe provoqua l’explosion du module de service. Le système de pilotage de la fusée et tous les contacts radios se coupèrent. La fusée s’écrasa en pleine nuit sur l’îlot rocheux de Ka’l Fir’awn, tuant deux des trois passagers. Jim Atkinson, protégé par le corps de l’un de ses coéquipiers, fut le seul survivant.

Le premier réflexe de Jim Atkinson fut d’essayer de prendre contact avec sa base, mais sa radio ne fonctionnait plus et il était bien incapable de la réparer. Peu habitué aux milieux hostiles (dans l’espace, tout est aseptisé, lent et vide – un certain confort vous est offert, les menaces ne sont que technologiques), malade à cause de la pesanteur retrouvée, Jim Atkinson ne se sentait pas à l’aise. Nuit et jour, il portait son scaphandre lunaire, dont il n’avait ôté que le casque.

Après avoir enterré le corps de ses coéquipiers, il explora les décombres de la capsule, dans lesquels il trouva : une boîte de nourriture lyophilisée et de boissons sous vide, une trousse de premiers secours et deux bouteilles d’oxygène. Jim Atkinson était rassuré : il n’aurait pas à lutter pour sa survie.

Une fois réhabitué à la pesanteur, il passa quelques jours à paresser sur la plage et dans l’eau turquoise en mangeant des cubes de nourriture orange ou verte à la saveur indéterminée, convaincu qu’on retrouverait bientôt sa trace.

Au bout de treize jours d’attente, Jim Atkinson prit conscience qu’on ne viendrait jamais le chercher, et décida de partir. Il enterra les restes de nourriture lyophilisée dans le sable, les surmontant d’un petit drapeau américain en plastique (réflexe de cosmonaute). Il accrocha les deux bouteilles d’oxygène à sa combinaison spatiale, enfila son casque et s’enfonça lentement dans la mer en direction du petit bout de terre qu’il apercevait à l’horizon.

La légende dit que des habitants de l’île d’Abd Al Kuri aperçurent un cosmonaute sortir de l’eau sur la plage nord le 25 août 1974, avant que le monde ne perde définitivement la trace de Jim Atkinson.

Trésor : Le corps de deux cosmonautes de nationalité américaine, dix-huit sachets de nourriture lyophilisée et les décombres de la capsule de la fusée Saturne V, mission Apollo 18.
Valeur : Plusieurs millions de dollars (en 1974).
Durée du séjour du naufragé : 13 jours.

Exposition Une île des îles